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Bienvenue à Gattaca ? Quand la Silicon Valley commence à construire ses propres sociétés

forest city

Je suis tombée sur cette histoire presque par hasard.

Au détour de vidéos YouTube consacrées aux villes fantômes chinoises, je découvre Forest City : une ville futuriste construite au large de la Malaisie, pensée pour accueillir près de 700 000 habitants… mais quasiment vide.

Tours immenses. Appartements flambant neufs. Centres commerciaux désertés. Routes impeccables sans circulation.

Un décor presque irréel.

Et puis à la fin de plusieurs vidéos, un sujet revient :
une mystérieuse “Network School” installée sur place, attirant entrepreneurs tech, profils crypto, ingénieurs IA et digital nomads venus du monde entier.

Je n’en avais jamais entendu parler.

Alors j’ai creusé.

Et plus je lisais, plus le sujet me semblait fascinant.
Parce qu’au fond, cette histoire dépasse largement une simple “école” pour entrepreneurs.

Elle raconte quelque chose de beaucoup plus profond :
la manière dont certaines élites technologiques commencent à imaginer de nouvelles façons de vivre, de travailler… et peut-être demain de faire société.

Et honnêtement, difficile de ne pas penser à Gattaca.

Une ville fantôme devenue laboratoire social

Forest City est un projet colossal lancé en 2014 par le promoteur chinois Country Garden, avec l’ambition de construire une ville futuriste sur quatre îles artificielles au large de la Malaisie, à proximité immédiate de Singapore.

Le projet représente un investissement estimé à près de 100 milliards de dollars.

L’objectif initial était vertigineux :
accueillir à terme environ 700 000 habitants — certaines projections évoquaient même jusqu’à un million de résidents — dans une “smart city” mêlant logements haut de gamme, bureaux, écoles internationales, hôtels, golf, marina et infrastructures ultra modernes.

Mais la réalité est aujourd’hui très différente.

Près de dix ans après son lancement :

  • seule une partie du projet a réellement été construite ;
  • les estimations évoquent entre 2 000 et 9 000 habitants réels selon les sources ;
  • une immense partie des appartements restent vides ;
  • et Forest City est régulièrement qualifiée de “ghost city” par les médias internationaux.

C’est précisément ce vide qui attire aujourd’hui une partie de la tech mondiale.

Car derrière les tours désertes et les appartements sous-occupés se joue peut-être quelque chose de beaucoup plus important qu’un simple campus entrepreneurial : les premiers prototypes de communautés post-nationales.

Une école ? Pas vraiment.

Officiellement, Network School est présenté comme un programme réunissant entrepreneurs, créateurs, ingénieurs, fondateurs de start-up et profils internationaux autour de la technologie, de l’intelligence artificielle, de la santé et de l’innovation.

Le projet a été lancé par Balaji Srinivasan, ancien CTO de Coinbase et figure influente de la Silicon Valley, auteur du concept de “Network State”.

L’idée est simple — et radicale :

Créer des communautés nées sur Internet, partageant les mêmes valeurs, capables de se structurer économiquement, culturellement et physiquement jusqu’à devenir de véritables sociétés parallèles.

Vu comme cela, le terme “school” paraît presque trompeur.

Network School ressemble davantage :

  • à un laboratoire social,
  • à une communauté résidentielle internationale,
  • à un incubateur idéologique,
  • ou à une expérimentation grandeur nature du futur des organisations humaines.

Selon les informations publiques disponibles, la première cohorte réunissait environ 150 participants venus du monde entier.

Au programme :

  • travail sur des projets entrepreneuriaux,
  • conférences,
  • sport quotidien,
  • optimisation santé,
  • networking intensif,
  • vie communautaire,
  • réflexion sur le futur des sociétés.

Le tout dans un environnement ultra connecté, situé à proximité immédiate de Singapour, l’un des hubs financiers et technologiques les plus puissants au monde.

De Y Combinator aux “Network States”

Pour comprendre Network School, il faut probablement remonter bien avant la crypto.

Pendant des années, la Silicon Valley ne s’est pas seulement pensée comme un écosystème technologique. Elle s’est vécue comme un modèle de société.

Des structures comme Y Combinator ont profondément transformé la manière dont une génération entière d’entrepreneurs perçoit :

  • le travail,
  • l’innovation,
  • les institutions,
  • la réussite,
  • et même la manière d’organiser les relations humaines.

Le modèle était simple :
rassembler des individus très sélectionnés, partageant des références culturelles communes, vivant dans des environnements ultra denses en talents, capital et ambition.

Pendant longtemps, la Silicon Valley incarnait cette promesse.

Mais progressivement, quelque chose a changé.

La Silicon Valley historique est devenue victime de son propre succès :

  • explosion du coût de la vie,
  • crise du logement,
  • tensions politiques,
  • saturation urbaine,
  • montée des critiques contre la Big Tech,
  • pression réglementaire,
  • fragmentation sociale.

Pour une partie des entrepreneurs et investisseurs, San Francisco n’incarne plus le futur désirable qu’elle représentait dans les années 2000.

D’où cette nouvelle quête :
trouver — ou construire — des territoires plus flexibles, plus mobiles, plus optimisés.

La tentation des nouveaux paradis startup

Depuis quelques années, un mouvement discret mais puissant se dessine.

Des entrepreneurs, investisseurs et profils technologiques fortunés cherchent :

  • des fiscalités plus avantageuses,
  • des réglementations plus souples,
  • des zones économiques spéciales,
  • des pays favorables aux crypto-actifs,
  • des environnements culturellement compatibles avec leur vision du progrès.

On l’a vu avec :

  • Dubai,
  • Singapore,
  • certaines zones du Portugal,
  • ou encore des projets de villes privées et communautés expérimentales en Amérique latine.

Forest City s’inscrit parfaitement dans cette logique.

Ville neuve, immense capacité immobilière disponible, réglementation relativement flexible, coût de vie inférieur à celui des grandes capitales technologiques occidentales : le terrain est idéal pour expérimenter de nouvelles formes d’organisation sociale et économique.

Bienvenue à Gattaca ?

Le parallèle avec Gattaca peut sembler excessif.

Et pourtant.

Dans le film, la société s’organise progressivement autour de la sélection, de la performance, du potentiel et de l’optimisation des individus.

Dans beaucoup de projets liés au mouvement “Network State”, on retrouve déjà certaines briques culturelles :

  • obsession de la performance cognitive,
  • optimisation santé,
  • quantified self,
  • biohacking,
  • longévité,
  • homogénéité culturelle,
  • sélection communautaire,
  • réputation numérique,
  • fascination pour les systèmes méritocratiques.

Les candidatures à Network School incluraient même, selon plusieurs témoignages, des questions sur :

  • le Bitcoin,
  • l’intelligence artificielle,
  • les valeurs personnelles,
  • certaines références intellectuelles,
  • ou encore la vision du futur.

Rien d’illégal ni même nécessairement choquant.

Mais quelque chose d’assez inédit apparaît :
la possibilité pour des communautés privées de sélectionner leurs membres non seulement sur leurs compétences… mais aussi sur leur compatibilité culturelle et idéologique.

Une utopie très homogène

Mais derrière les images futuristes et les promesses d’innovation, plusieurs critiques reviennent de manière récurrente autour de Network School et plus largement des projets liés au mouvement des “Network States”.

La première concerne l’homogénéité sociale du projet.

Selon plusieurs témoignages et reportages, les participants seraient très majoritairement :

  • jeunes,
  • masculins,
  • issus de la tech,
  • internationaux,
  • très diplômés,
  • et souvent déjà privilégiés économiquement.

Certaines estimations évoquent une présence masculine largement dominante, parfois proche de 80 % des participants.

Ce déséquilibre n’est pas anodin.

Car il pose une question fondamentale :
peut-on réellement prétendre réinventer la société lorsque les profils représentés restent aussi socialement et culturellement homogènes ?

Entre communauté et “secte soft”

Plusieurs observateurs évoquent autour de Network School une atmosphère parfois proche du “culte communautaire” :

  • forte adhésion idéologique,
  • figures charismatiques très centrales,
  • langage interne,
  • sentiment d’appartenance intense,
  • vision du futur quasi messianique,
  • logique de sélection culturelle.

Cela ne signifie pas que Network School soit une secte.

Mais cela révèle une tendance plus large :
à mesure que les institutions traditionnelles perdent de leur influence, certaines communautés technologiques cherchent à recréer leurs propres systèmes de valeurs, leurs propres règles et parfois leurs propres récits collectifs.

Une utopie qui reste, pour l’instant, très temporaire

Autre élément souvent peu mis en avant : malgré toute la communication autour de “la communauté du futur”, très peu de participants semblent aujourd’hui s’installer durablement à Forest City.

La plupart des témoignages décrivent plutôt :

  • des séjours de quelques semaines,
  • quelques mois au maximum,
  • des passages temporaires,
  • des résidences hybrides entre voyage, networking et incubation de projets.

Autrement dit, Network School ressemble davantage aujourd’hui à :

  • un camp de base international,
  • un accélérateur résidentiel,
  • ou un “retreat entrepreneurial permanent”,

qu’à une véritable société installée sur le long terme.

Et ce point est essentiel.

Car construire une communauté temporaire de profils jeunes, mobiles et indépendants est une chose.

Construire une société durable en est une autre.

Que devient le modèle lorsque les participants :

  • vieillissent,
  • ont des enfants,
  • tombent malades,
  • cherchent de la stabilité,
  • doivent gérer la dépendance,
  • l’éducation,
  • les infrastructures publiques,
  • les tensions sociales,
  • ou simplement l’envie d’enracinement ?

C’est probablement là que se joue la différence entre :

  • une expérience communautaire séduisante,
    et
  • un véritable modèle de société viable.

Le coût de l’accès au “futur”

Le projet reste également loin d’être accessible à tous.

Les tarifs évoqués publiquement tournent autour de :

  • 1 000 dollars par mois pour une chambre partagée,
  • jusqu’à 2 000 dollars ou plus pour un logement privé.

À cela s’ajoutent :

  • les billets d’avion,
  • l’assurance,
  • les frais de visa,
  • le coût de vie sur place,
  • et surtout la possibilité financière de travailler à distance ou de disposer déjà d’un capital suffisant.

Autrement dit, même si Forest City reste moins coûteux que San Francisco ou Singapour, l’accès à ce type de communauté suppose déjà :

  • un niveau élevé de mobilité,
  • une grande flexibilité professionnelle,
  • souvent des revenus confortables,
  • et une forte autonomie économique.

Ces expérimentations restent, pour le moment, largement réservées à une élite mondialisée capable de choisir :

  • son pays,
  • sa fiscalité,
  • son mode de vie,
  • et parfois même son environnement culturel idéal.

Et si le futur du travail n’était plus l’entreprise… mais la communauté ?

C’est peut-être la question la plus intéressante.

Pendant des décennies, les entreprises ont été les principaux lieux :

  • d’appartenance,
  • de socialisation,
  • de transmission,
  • de statut social,
  • et parfois même d’identité.

Aujourd’hui, cette fonction se fragilise.

Le télétravail, les carrières multiples, la montée de l’indépendance, l’allongement de la vie et la transformation des parcours professionnels bouleversent profondément les repères traditionnels.

Dans ce contexte, les communautés professionnelles pourraient devenir les nouvelles infrastructures humaines du travail.

Pas simplement des réseaux.

Mais des espaces hybrides mêlant :

  • opportunités économiques,
  • apprentissage,
  • entraide,
  • réputation,
  • transmission,
  • événements,
  • mobilité,
  • accompagnement,
  • et projection collective.

C’est probablement pour cela que des initiatives comme Network School fascinent autant.

Elles donnent un aperçu, encore flou et parfois dérangeant, de ce que pourraient devenir certaines formes d’organisation humaine dans un monde de plus en plus mobile, numérique et fragmenté.

Et une chose semble certaine :
ce qui ressemble aujourd’hui à un décor de science-fiction pourrait bien annoncer certaines des grandes questions sociales et économiques des vingt prochaines années.

Lien vers la fameuse vidéo Youtube sur Forest City : https://youtu.be/Y6ZGkjdFAZs?si=0tMgwYpfvLeG5Tz_

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