Par Blandine Mercier
Pendant des siècles, la durée de la vie humaine a été relativement stable.
La plupart des institutions sociales — travail, retraite, transmission, formation — ont été construites sur cette réalité implicite : la vie adulte active était courte, et la vieillesse marquait rapidement l’entrée dans la fragilité.
Puis, en un siècle, tout a changé.
En France, l’espérance de vie est passée d’environ 45 ans au début du XXᵉ siècle à plus de 80 ans aujourd’hui (INSEE). Ce progrès n’est pas marginal. C’est probablement l’un des bouleversements les plus profonds de l’histoire humaine. Nous avons ajouté près de trente années à l’existence.
Pourtant, nous continuons d’organiser la société comme si cette transformation n’avait pas eu lieu.
Une nouvelle période de la vie est apparue
Aujourd’hui, un Français quitte en moyenne le marché du travail autour de 63 ans (OECD).
L’entrée dans la dépendance significative intervient en moyenne vingt ans plus tard, autour de 83-85 ans (DREES).
Entre les deux existe désormais une période entière de la vie humaine :
deux décennies d’adultes autonomes, expérimentés, compétents et disponibles.Cette période n’existait pratiquement pas lorsque nos institutions ont été conçues.
Elle existe aujourd’hui — mais elle n’a pas de statut clair.
Nous parlons de pénurie de talents.
Les entreprises européennes déclarent majoritairement des difficultés de recrutement (ManpowerGroup).
Dans le même temps, une partie croissante de la population adulte reste sous-mobilisée.
Ce paradoxe n’est pas économique.
Il est organisationnel.
Le véritable désalignement
Le débat public aborde souvent la question sous l’angle budgétaire : financement des retraites, coût de la dépendance, équilibre intergénérationnel.
Mais le problème est plus profond.
Nous avons construit des mécanismes pour prendre en charge la longévité.
Nous n’avons pas encore construit les institutions permettant d’en faire une période reconnue et organisée.
Autrement dit :
nous avons prolongé la vie sans redéfinir l’architecture sociale.
Nos règles collectives reposent encore sur une biographie implicite en trois étapes :
-
formation
-
travail
-
retraite
Cette structure correspondait à une société où vivre jusqu’à 70 ans était déjà long.
Elle correspond beaucoup moins à une société où l’on peut vivre 85 ans et rester actif longtemps.
Une question civilisationnelle
Le sujet n’est donc pas uniquement celui du vieillissement de la population.
Il est plus simple et plus radical :
Comment fonctionne une société qui a ajouté vingt années à l’existence humaine sans en redéfinir les équilibres ?
La longévité n’est pas seulement une dépense publique, une question d’âge légal ou un enjeu de solidarité.
C’est une transformation anthropologique.
Elle affecte :
-
le travail
-
la transmission des compétences
-
la formation continue
-
la souveraineté économique
-
l’organisation des entreprises
Car dans une économie de la connaissance, perdre l’expérience n’est pas neutre.
C’est une perte de capacité productive.
Une infrastructure collective
Le débat oppose souvent deux visions :
le vieillissement serait soit un coût, soit un problème social.
Il est peut-être autre chose.
La longévité ressemble de plus en plus à une infrastructure collective — au même titre que l’éducation de masse au XXᵉ siècle. Elle change la manière dont une société produit, apprend, transmet et coopère.
Nous avons gagné du temps.
La question du XXIᵉ siècle n’est peut-être pas de savoir comment financer ces années supplémentaires.
Mais comment les organiser.
Blandine Mercier est entrepreneure et spécialiste du design des organisations et des transformations du travail. Après quinze années au sein du groupe Publicis, dont une grande partie comme directrice générale de l’agence Marcel, elle a accompagné de grandes entreprises et des acteurs de l’économie numérique dans leurs stratégies et leurs mutations.
Elle est la fondatrice de Hello Masters, un réseau professionnel dédié aux cadres expérimentés, ainsi que de l’Observatoire Trends at Work, consacré à l’analyse des évolutions du travail et de leurs impacts économiques et sociaux. Son parcours l’a conduite à observer un paradoxe contemporain : alors que les sociétés vivent plus longtemps et que les organisations recherchent des compétences, une part croissante d’expérience reste insuffisamment reconnue et mobilisée.
À la croisée de l’économie, du travail et des politiques publiques, elle s’intéresse aux conséquences concrètes de la transition démographique sur la solidarité, la transmission des savoirs et la capacité collective à durer.
La démographie, défi du XXIᵉ siècle est son premier essai.






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