À l’occasion de la publication du rapport parlementaire proposant 37 mesures pour relancer les naissances, la France redécouvre brutalement un mot qu’elle n’utilisait presque plus : dénatalité.
Les chiffres sont réels.
Ils sont même historiques.
La France a enregistré environ 663 000 naissances en 2024, soit une baisse de plus de 21 % depuis 2010 (Insee).
Le taux de fécondité est désormais autour de 1,6 enfant par femme, très loin du seuil de renouvellement d’une population situé à 2,1 (Insee).
Nous sommes au plus bas depuis la Première Guerre mondiale (Insee).
À première vue, le diagnostic semble simple : il n’y a plus assez d’enfants.
Donc il faudrait une politique nataliste.
Le rapport propose d’ailleurs plusieurs pistes : un versement familial unique d’environ 250 € par mois par enfant, une réforme des congés parentaux, et des mesures liées au logement.
Mais la question essentielle n’est pas : ces mesures sont-elles utiles ?
Elles le sont probablement pour les familles.
La vraie question est : traitent-elles le problème démographique auquel la France est confrontée ?
Et la réponse est plus inconfortable.
La France ne manque pas d’enfants. Elle manque d’actifs.
Une société ne s’effondre pas quand sa population baisse.
Elle s’effondre quand le nombre de personnes qui travaillent devient insuffisant pour financer celles qui ne travaillent plus.
Le modèle social français repose entièrement sur ce principe : la répartition.
Les actifs financent les retraites, la santé, la dépendance et une partie de l’éducation.
Or la France entre dans une transformation démographique majeure.
Dans les années 1990, on comptait environ 4 actifs pour 1 retraité (Insee).
Aujourd’hui, on est proche de 1,7 actif pour 1 retraité (Insee).
Et les projections démographiques convergent vers environ 1,3 actif pour 1 retraité autour de 2040 (Insee, projections centrales).
Ce n’est pas une opinion politique.
C’est un ratio arithmétique.
Le vrai phénomène : une crise de structure d’âge
La croissance démographique française repose désormais principalement sur le solde migratoire, et non plus sur l’excédent des naissances (Ined).
Pourquoi ?
Parce que les générations nées après le baby-boom sont plus petites, tandis que les baby-boomers arrivent à des âges élevés où les dépenses de santé et de dépendance augmentent fortement.
Autrement dit, la question n’est plus la taille de la population, mais sa composition.
On parle beaucoup du “baby-crash”.
En réalité, la France vit surtout un déséquilibre de pyramide des âges.
La natalité n’est pas la cause principale
Les enquêtes montrent pourtant quelque chose de surprenant : les Français souhaitent toujours environ 2,1 à 2,3 enfants en moyenne (enquêtes démographiques, reprises par plusieurs analyses économiques).
Ce n’est donc pas une crise du désir d’enfant.
C’est une crise de réalisation du projet familial.
Les freins identifiés sont remarquablement constants :
- accès au logement
- stabilité professionnelle
- âge du premier enfant de plus en plus tardif (autour de 31 ans en moyenne – données démographiques nationales)
- coût d’opportunité de la maternité
- organisation du travail
De nombreux travaux économiques soulignent que les incitations financières seules ont un effet limité sur la natalité(analyses économiques et démographiques reprises notamment dans la presse économique et les travaux d’experts).
Le problème n’est donc pas seulement le montant des aides.
Il est systémique : il concerne l’entrée tardive dans la vie adulte.
Le point central : même une remontée des naissances n’aidera pas avant 2045
Imaginons que la politique nataliste fonctionne parfaitement en 2026.
Un enfant né aujourd’hui :
- entre sur le marché du travail vers 2045
- commence à cotiser réellement vers 2050
Or la tension démographique majeure — retraites, santé, dépendance — se situe entre 2025 et 2040.
La politique nataliste est donc nécessaire…
mais elle est une politique de très long terme.
Elle ne répond pas au choc économique actuel.
Le vrai angle mort du débat
La France ne fait pas face uniquement à un problème de natalité.
Elle fait face à un problème d’organisation du travail dans une société qui vit 20 à 30 ans de plus qu’au moment où son modèle social a été conçu.
Il existe aujourd’hui un écart majeur :
Le taux d’emploi des 25-54 ans dépasse 80 %.
Celui des 60-64 ans tourne autour de 40 % (données marché du travail OCDE / statistiques nationales).
Autrement dit, le pays dispose d’un immense réservoir de personnes expérimentées, formées et encore capables de travailler — mais insuffisamment intégrées à l’économie.
Les économistes du vieillissement appellent cela le gisement d’activité interne.
La démographie n’a que quatre solutions
Toutes les sociétés confrontées à ce phénomène disposent mathématiquement de quatre leviers :
- augmenter les prélèvements
- diminuer les prestations
- recourir massivement à l’immigration de travail
- augmenter la participation des seniors au marché du travail
La politique familiale agit sur le très long terme.
L’équilibre économique, lui, se joue maintenant.
Changer de question
Le débat actuel pose la question :
« Comment faire plus d’enfants ? »
La question démographique réelle est différente :
comment maintenir suffisamment d’actifs dans une société qui vit beaucoup plus longtemps ?
La natalité reste un enjeu majeur pour 2050 et au-delà.
Mais la soutenabilité économique des années 2030 dépend surtout d’un autre sujet : la place des 50-70 ans dans l’économie.
Relancer les naissances est souhaitable.
Mais croire que cela suffira à stabiliser notre modèle social relève d’une confusion temporelle.
Une société peut perdre des habitants et rester prospère.
En revanche, elle ne peut pas durablement fonctionner si le nombre de ceux qui financent le système devient trop faible.
C’est là que se situe le véritable enjeu démographique français.






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